Les enquêtes en ligne sur le numérique ont-elles un sens ?

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Edito CB Expert – Les enquêtes online sur les usages et attitudes numériques foisonnent, se disant représentatives des Français. Vraiment ?

Régulièrement – je dirais même assez souvent – des études sur les Français et le numérique sont publiées, réalisées par des instituts d’études pour diverses organismes, sociétés ou médias.
Elles sont presque toutes réalisées en ligne, auprès d’internautes donc, et se veulent représentatives des Français. Mais que valent-elles ?
Voici quelques exemples:
. étude Ifop pour Simplon.co (1er avril 2022): «Les difficultés des Français face au numérique» (nous reviendrons plus loin sur cette étude),
. étude Odoxa pour Salesforce et BFM Business: «Les Français et les métiers du numérique» (mars 2022): (lire notre article),
. étude BVA pour la Journée de la Femme Digitale (février 2022): «Les Français et le numérique» (lire notre article)
. étude Odoxa pour CGI (juin 2021) : «Enquête sur l’inclusion numérique : Rapport des Français à Internet & accès aux métiers du numérique» (lire notre article)

Toutes ces études se disent représentatives des Français âgés de 18 ans et plus, la représentativité de l’échantillon étant assurée grâce à la méthode des quotas. Il s’agit généralement de quotas par sexe, par classe d’âge, par catégorie socio-professionnelle, par région et/ou catégorie d’agglomération.
Je ne doute pas que l’échantillon soit représentatif, je fais confiance aux spécialistes des sondages pour cela. Mais quel sens y a-t-il à interroger sur internet un échantillon d’internautes sur sa capacité à maîtriser Internet, à bien connaître les outils numériques, à identifier leurs besoins en formations digitales, leur envie de travailler dans le numérique, etc…

C’est un peu comme si on interrogeait un échantillon de lecteurs réguliers de livres et de journaux, sur leur niveau d’alphabétisation, leur connaissance de la langue française et leur envie de devenir libraire ou écrivain. Les résultats de l’étude seraient peut-être fiables mais ne seraient en aucun cas représentatifs de l’ensemble de la population française. Ils représenteraient les lecteurs réguliers de livres et de journaux, mais pas les lecteurs occasionnels, ni les non lecteurs ni les illettrés.

Une étude en ligne sur les usages et attitudes vis-à-vis du numérique, ne peut pas représenter les Français. Elle peut au mieux représenter les internautes qui ne rencontrent pas de difficulté à répondre à un questionnaire en ligne. Et il y a de fortes chances qu’une grande partie des répondants n’en soient pas à leur premier questionnaire en ligne.
Récemment, un couple d’amis  me disait qu’ils ne connaissaient personne dans leur entourage qui avait répondu à un sondage. Une réflexion peut-être exagérée mais qui reflète bien l’idée, répandue, que ce sont toujours les mêmes personnes qui répondent aux sondages. Si c’est vrai, ce ne serait pas très gênant dans le cas de sondages électoraux ou d’enquêtes marketing sur les produits food. Mais cela devient embêtant dans le cas d’un sondage sur les usages numériques (ou pire, un sondage sur les sondages!). Car, quel est l’intérêt de demander s’il est complexe d’utiliser des outils numériques à un groupe de personnes qui a l’habitude d’utiliser des outils numériques pour répondre à des sondages?
On ne demande pas aux gens qui sortent du cinéma s’ils sont allés au cinéma. Demande-t-on aux répondants des enquêtes en ligne s’ils savent utiliser Internet?

Dans ce sondage réalisé fin février et publié le 1er avril (sans poisson apparent), l’Ifop a posé cette question aux sondés:

Ainsi, 20% des répondants ont tout de même dit que «savoir utiliser les outils numériques» est «compliqué» (parmi 3 réponses possibles sur 6 adjectifs proposés) et 14% que c’est «stressant». Mais si l’on avait aussi interrogé des personnes non internautes ainsi que des internautes qui ne répondent jamais (ou rarement) aux questionnaires en ligne, je parie que ces taux seraient supérieurs, voire nettement supérieurs.
Et je ne rentre pas dans le débat de ce que l’on veut dire par «savoir utiliser les outils numériques» (est-ce faire un email ? faire une démarche administrative en ligne ? utiliser les réseaux sociaux ? téléphoner sur WhatsApp ?). Disons que c’est au répondant d’interpréter la question…

Un peu plus loin dans le questionnaire (cf graphique ci-dessous), l’Ifop demande à ses sondés «En ce qui concerne vos compétences numériques, avez-vous le sentiment (de vous débrouiller, de rencontrer des difficultés… ?». 74% ne rencontrent pas de difficultés, puisque 62% se débrouillent correctement et 12% se situent même au dessus de la norme. Seuls 22% rencontrent quelques difficultés et 4% ne s’en sortent pas! Ben, ça fait quand même 4% de gens qui sont nuls en numérique mais qui ont réussi a répondre jusqu’au bout au questionnaire en ligne.
Et vous, vous croyez vraiment qu’il n’y a que 4% de gens en France qui se sentent nuls en numérique?

Cela me donne envie d’aller m’installer à une sortie de métro/RER/gare et de demander à une centaine, voire plusieurs centaines de personnes, s’ils ont déjà répondu à des sondages, s’ils se sentent nuls en numérique…

Je ne dis pas que toutes les questions posées et les réponses obtenues dans ces enquêtes sont inintéressantes. Je ne dis pas que des tendances observées sur plusieurs vagues ou des comparaisons entre des populations n’ont pas d’intérêt. Je dis simplement qu’il est abusif dans ces enquêtes sur le numérique de parler de «représentation de la population nationale». Interroger les gens en face à face ou par téléphone serait plus judicieux. Ou alors cibler des catégories de population en adaptant les méthodes de recueil.

Rappelons que dans la dernière édition du Baromètre du Numérique (2021), on dénombrait 92% d’internautes  (personnes se connectant à internet) en France parmi les 12 ans et plus, ce taux tombant à 71% chez les 70 ans et plus. Ce baromètre qui utilisait habituellement le recueil en face-à-face est passé, du fait de la pandémie, au mode téléphonique pour recueillir cette information.

Je dis qu’il faut interpréter les résultats de ces études avec une grande prudence et que certaines questions sont inutiles.

Emmanuel Charonnat

 

 

 

 

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