Interview de Sandrine Cathelat, Directrice des Etudes de l’Observatoire Netexplo

Auteur : Pas de commentaire Partager :

« La technologie n’est rien sans l’idéologie qu’il y a derrière l’usage »


CB Expert : En quoi consistent l’Observatoire et le Forum Netexplo ?

Sandrine Cathelat : Depuis 2007, avec le soutien de partenaires dont Audiens, Netexplo fait chaque année une observation mondiale de l’innovation digitale et de ses usages émergeants, portée par une vingtaine de professeurs issus d’universités présentes sur tous les continents.
Ils captent et nous envoient environ 2000 innovations par an qui proviennent des startups, des R&D des grandes entreprises, des laboratoires de recherche universitaires ou bien encore des ONG. Nous en sélectionnons cent qui nous semblent emblématiques des nouveaux usages digitaux, puis nous invitons dix lauréats à venir présenter leurs innovations à Paris lors du Forum de l’Observatoire Netexplo. Le dernier s’est tenu le 13 février, à l’Unesco.

A travers ces 10 innovations, nous essayons de couvrir les champs business et techno, bien entendu, mais aussi la santé, l’environnement, l’éducation, de façon à avoir aussi un regard social et varié sur les usages digitaux. Par exemples, le panachage de cette année intègre une innovation birmane « 360ed » (réalité virtuelle appliquée à l’éducation dans les pays en voie de développement) et une application brésilienne (« Cataki ») qui recense, aide et organise le recyclage des déchets dans les grandes villes.
Pour aboutir à cette sélection, nous analysons l’innovation technologique sous un angle sociologique : comment va-t-elle transformer nos comportements, nos vies, nos relations au monde ou aux autres, que ce soit à titre privé ou professionnel.

Quand Nexexplo est né il s’agissait surtout de faire de la culture digitale auprès des grandes entreprises françaises. Aujourd’hui, nous essayons de nourrir leur réflexion autour de leur transformation digitale, qu’elle soit interne (organisation, gouvernance) ou externe (marché, clients, concurrence…). En quoi ces innovations nous interrogent-t-elles, notamment en tant qu’entreprise à l’égard de notre R&D, de nos consommateurs et de nos collaborateurs ?


CB Expert : Quelles sont les tendances de l’édition 2018 ?

Sandrine Cathelat : Nous observons deux tendances (« Interface Zéro », « Décision Zéro ») et un enjeu (« Fully Homo Sapiens »). Nous constatons avec notre dernière captation d’innovations que les technologies poussent vers un monde d’interface zéro : de moins en moins d’écrans, de clavier, de boutons, de commandes visibles ou audibles. Face à cette désincarnation, la solution concrète est d’incarner l’intelligence numérique dans un robot. On peut choisir de dissimuler la présence du robot sous les traits d’un humain, ou au contraire jouer la carte robotique. Tout est question de relation… Quelle relation voulons-nous engager entre l’Homme et le Service ? Pour quoi faire, quel bénéfice ? En allant jusqu’où dans la fusion/confusion ? Et dans l’immersion ?


Ce qui nous amène sur le chemin de la deuxième tendance : la Décision Zéro. Nous nous sommes entourés de complicités digitales de plus en plus décisionnaires. Elles nous informent, nous proposent des analyses, nous conseillent et nous coachent, pour finalement de plus en plus prendre la décision d’agir, voire même agir en toute indépendance sur le monde digitalisé et interactif que nous vivons. La question est : qui est aux commandes, qui pilote nos sociétés, nos entreprises, nos vies ? Qui prend les décisions ? Et si c’est bien la machine, selon quelles règles, quelles ambitions, pour qui ?
Cela nous conduit à un enjeu majeur, dans ce monde d’interface zéro et de décision zéro : y a-t-il encore un Homme dans la boucle ? quels sont le statut, la place, l’utilité d’Homo Sapiens ? Sommes-nous en train de dessiner un avenir « Human Zéro » ou n’est-il pas temps d’amorcer un « Human Reloaded » qui offrira à Homo Sapiens le soin de se définir à nouveau, par rapport aux machines, mais aussi par rapport à son utilité, sa valeur, son avenir, sa vision du futur et de lui-même ? L’intelligence artificielle est aujourd’hui aux mains des Titans du numérique qui portent (et nous proposent au travers de leurs innovations technologiques) leur propre vision du futur et qui ont les moyens de leurs ambitions. Dans le but de standardiser les comportements et psychologies des usagers, ces Titans nous colonisent en créant une culture uniforme et transnationale d’usages. Ils imposent dans le monde entier leur vision et leur rythme. Ils imposent aux individus leur culture et leurs outils.
Mais face à cette colonisation, des alternatives existent, pas toutes synonymes de retour à l’âge de pierre.

 

CB Expert : Quelles sont ces alternatives ?

Sandrine Cathelat : Tout d’abord combattre la concentration de la recherche et des innovations du futur (robotique, IA, blockchain, quantique…) entre quelques mains, par un archipel de lieux d’innovations ouverts : former le plus de monde possible, rendre accessibles des technologies complexes pour accélérer et multiplier les lieux d’innovation ou organiser une communauté d’intelligence collective propre à innover en dehors des territoires colonisés.
Puis sans aucun doute faire de nous des Hommes, en se posant la question de ce que signifie intelligence quand on parle d’I.A. et d’humanité ?

Aujourd‘hui nous sommes surtout effrayés par cette innovation qui semble nous échapper et nous promettre le pire. Pour parer à l’I.A. omnipotente, trois stratégies défensives sont mises en place :
. la loi, au risque d’avoir toujours un train de retard sur l’innovation,
. la charte éthique qui fait grandir les projets mais n’engage que ceux qui y croient,
. la compétition, solution promue par les Titans du numérique, où l’Homme augmenté de pouvoirs numériques sera le digne compétiteur du robot, quitte à perdre ce qui fait de lui un Homme pour se rapprocher des caractéristiques de la Machine…

Mais, quand on parle de l’I.A., on réduit l’intelligence à la logique et à une conception mathématique (mise en data) du monde et de sa magie. Dans sa lutte contre les Machines, Homo Sapiens serait amputé d’une partie de lui-même : son intelligence intuitive. Il serait diminué d’une partie de son cerveau et de sa valeur : ses émotions, sa folie, ses sentiments, son désir… C’est pourtant ici aussi qu’il pourrait trouver une ressource intéressante, encore insuffisamment exploitée (insuffisamment valorisée également) et donc propre à placer la compétition sur un terrain plus fertile en solutions créatives et solidaires ! « Human Reloaded », c’est un Homme qui remplit tous les réservoirs de son intelligence pour inventer la vie dans un monde d’interface zéro.

 

CB Expert : Il y a donc de l’espoir ?

Sandrine Cathelat : Trop souvent, les enjeux sont réduits à des technologies. Or la technologie n’est rien sans l’idéologie qu’il y a derrière l’usage. Un logiciel, une application, un algorithme, un robot n’est jamais que le résultat d’un objectif fixé au départ, lui-même porté par une vision, une conviction. Et c’est cette vision qui est au cœur des choix que l’on doit prendre. Plus cette vision sera claire sur la place, l’utilité, le statut de notre collaboration avec la Machine, mieux on vivra avec ces machines et plus tout cela aura du sens.
Aujourd’hui, on s’interroge beaucoup sur le statut de la Machine, ses compétences et ses limites. Mais je pense qu’on prend le problème à l’envers. On ne pourra répondre à ces questions que quand nous saurons quels sont le statut et l’utilité de l’Homme.
Et à partir du moment où l’on aura défini cela, et qu’on sera à l’aise avec, il n’y aura aucune raison qu’un complice digital fasse peur.

 

Sandrine Cathelat est Directrice des Etudes de l’Observatoire Netexplo

 

 

Propos recueillis par Emmanuel Charonnat
en partenariat avec :

 

 

 

Article précédent

De la difficulté de distinguer les vrais des faux avis en ligne

Article suivant

Interview d’Eric Breux, Directeur du Pôle Entreprises et Institutions chez Audiens

Vous pourriez également aimer...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *